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Michel Pierssens 

On n’a longtemps connu de Brisset que ses grenouilles incongrues, son haut-de-forme cérémonieux, sa trompette de septième ange de l’Apocalypse, sa ménagerie de dieux et de diables... . On connaissait aussi les traits saillants de son système linguistique: tout est dans tout, le calembour est la clé de la vérité, l’histoire de l’homme est à cueillir pour qui le veut «dans les plis de la Parole », dans tous les mots de toutes les langues.
Cela, pour une lecture lointaine qui veut d’abord en rire, c’est le système final, l’opéra-comique de Brisset, son folk­lore. Mais les systèmes
- au-delà du bric-à-brac de ce qu’ils produisent, au-delà des formes pures de leur calcul  - ont aussi une histoire et des structures concrètes à comprendre, une certaine forme de causalité à la fois interne et externe, et puis des failles, des fractures, tantôt laissées en pleine vue, tantôt hâtivement jointoyées par de nouvelles expansions mythiques, élaborées pour les besoins de la cause. A mi-chemin entre un formalisme abstrait et l’incohérence des aven­tures de la surface, il y a ce lieu étrange où foisonnement et rigueur coïncident ; quelque chose qui tient peut-être du discours: zones de relative cohérence qui correspondraient à peu près aux classifications traditionnelles des savoirs. De ce point de vue, il y aurait alors chez Brisset une linguistique générale, une ontologie, une économie politique, une mytho-­théologie (une Histoire), une zoologie, une mystique. Nous avons tenté de comprendre à partir de quel procédé tout cela était possible, mais sans nous interroger sur la nature de la fantasmatique qui imposait ses traits aux spectacles de la fiction, sans nous demander comment tout cela pouvait tenir ensemble. Il reste donc quelques questions qu’il faut maintenant poser. Quelle logique a donc permis de construire cet échafaudage ? Qu’est-ce qui en a ouvert le chantier ? Où tout cela va-t-il? - c’est-à-dire où tout cela revient-il?
Toutes les réponses sont sans doute là, dans ce discours qui voudrait épuiser toute parole, mais ne se rencontre jamais lui-même, perdu dans le labyrinthe de ses propres involutions. Le dernier mot, qui serait la clé de tout, sa fin peut-être, Brisset ne le vise jamais, il ne se retourne jamais sur l’évidence inquiétante de ce que l’Esprit lui souffle. Alors, tout ce discours, tout ce déluge de langage ne serait donc qu’un vain bruit destiné à noyer cette partie du discours qui doit rester inarticulée, alors même qu’elle fonde toute articulation tout un non-dit, un impensé, un chapitre censuré de l’histoire d’un homme qui a fait revivre les origines de l’homme en lui, Brisset.

                                                  La Tour de Babil, 1976 

 

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                 Dernière modification : novembre 2002