La Journée Brisset

Le Figaro, 13 avril 1913

LA VICTIME

(...) M. Pierre Brisset n'est Prince des Penseurs que depuis trois mois. Jusque là il vivait à Angers dans la plus profonde obscurité, sondait les mystères de l'Apocalypse, et étudiait le problème des origines de l'homme. C'est un ancien employé de chemin de fer, qui s'est mis un peu tard à penser, et mêle de la plus plaisante manière la foi dans les prophéties à l'horreur des religions. Il a publié quatre grands ouvrages, dont chacun ne lui a pas coûté moins de sept ans de travail et de réflexion. Le dernier, qui s'appelle Les Origines humaines, tomba sous les yeux de M. Jules Romains, lequel, aussitôt, entra dans une vive gaieté, et proposa à ses amis de proclamer Pierre Brisset Prince des Penseurs. On put croire qu'il ne s'agissait que d'une de ces plaisanteries bruyantes, et sans lendemain, que les derniers mois ne nous ont pas ménagées. Mais hier...
On entraîna le vieillard dans un coin de la gare, et M. Jules Romains lui adressa une chaleureuse allocution, que tous écoutèrent en riant sous cape. Puis, une jeune femme s'approcha, et lut des vers pompeux. M. Pierre Brisset semblait en proie à une grande émotion. Ses mains et ses lèvres tremblaient un peu, quand il répondit quelques pauvres phrases : - Je n'ai pas l'habitude de parler en public... Je pense dans la solitude... - Très bien ! très bien ! criaient d'une voix éclatante les gaillards vigoureux, joyeux et prospères rangés autour de lui. Vive Brisset ! Vive Brisset !

- Le pauvre homme ! dit quelqu'un. Il me fait de la peine. Mais on lui répondit :

- Allons donc ! Il est très heureux ! C'est le plus beau jour de sa vie. Regardez-le ! Et, en effet, M. Pierre Brisset, ignorant ce complot démodé qu'on avait tramé autour de lui, paraissait très heureux. Ingénu, il souriait à ses bourreaux et, de temps en temps, fermait les yeux, comme pour mieux savourer sa joie intime. On le fît monter dans un grand landau à deux chevaux qui l'emporta vers un restaurant. On prit soin d'éloigner son neveu qui l'avait accompagné et dont la jeune clairvoyance eût pu gâter cette fête délicate. Le vieillard s'assit à la place d'honneur. On l'appelait Maître. On l'accablait sous les hyperboles. On se confondait en admiration à ses moindres mots. Et puis, on détournait la tête pour rire à l'aise. Et on échangeait des sarcasmes à voix basse. Il ne voyait pas, et n'entendait rien. Il dit : - Ce soir, je puis mourir. Et une petite gêne passe sur les jeunes hommes. J'aime à penser qu'en cet instant leur farce trop bien réussie leur sembla lourde à mener plus loin. Mais c'était le dessert. M. Duhamel se leva, et prononça un discours burlesque, que le septuagénaire put seul écouter gravement. " Le sage meurt et ne se rend pas ", disait M. Duhamel. Pierre Brisset hochait la tête, comme à l'énoncé d'une vérité évidente. Et, enfin, au bruit des applaudissements, il prononça lui-même quelques paroles : - Tous ces honneurs, je les accepte d'un cœur reconnaissant. C'est à Jules Romains que je dois toute cette gloire. C'est de lui que Dieu s'est servi pour changer mon obscurité en célébrité... Toute l'humanité ne forme qu'un corps... On a toujours vécu et on ne mourra pas... Ceux qui ont lu mes livres ont cette certitude... Chacune de ces phrases était saluée de clameurs enthousiastes. On s'amusait bien. Mais l'heure approchait où l'on devait mener le vieillard sur la place du Panthéon, afin que " le Prince des Penseurs rendît visite au Penseur de Rodin.

 

 

   Excelsior 14 avril 1913     Devant le penseur de Rodin...


    

 

A trois heures, une centaine de jeunes gens se trouvaient réunis derrière les grilles. Lorsque le landau arriva, ils se découvrirent et crièrent : « Vive Brisset ! » II prononça un discours. Il dit qu'il était un personnage semblable à Jésus et à Jeanne d'Arc, chargé d'une mission d'en haut, que " l'esprit militaire et l'esprit religieux viennent des bêtes qui nous ont précédés sur la terre et qui sont nos pères ". Et enfin, il ne trouva quelques paroles judicieuses que lorsque, examinant l'œuvre de Rodin, il remarqua que " pour penser, on n'est pas obligé de quitter ses vêtements et de contorsionner son corps comme on le voit sur ce chef-d'œuvre ". Lorsqu'il eut achevé, on applaudit longtemps, on cria, on acclama, et on le fit remonter dans son landau, afin d'aller le montrer dans les journaux. à cinq heures, il devait prononcer une conférence et à sept heures présider un banquet. Mais je n'ai pas eu le courage d'assister à ces nouveaux divertissements. C'est un vieil homme chancelant. Il atteindra bientôt quatre-vingts ans. Et je ne puis trouver plaisant qu'on ait posé, sur cette tête blanche, une couronne dérisoire. 

                                                                        Louis Latzarus, Le Figaro, 13 avril 1913.

 

                                                 

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Dernière modification : novembre 2002