Croquis de Quentin Faucompré

 

 

 

Le Courrier de l'Ouest

Ouest-France

Viridis Candela

On est tous des Shadocks

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                Brisset et ses "Maux alliés nés"

 La Compagnie Bernard Froutin donnait en création, la semaine dernière au Théâtre du Champ de Bataille à Angers, des textes de Jean-Pierre Brisset, "Mots à lier ". 

Une excellence verbale et linguistique.

L'ancien commissaire de surveillance administrative en gare d'Angers Saint-Serge mérite aujourd'hui sa rue, comme le demande la pétition qui tourne aujourd'hui sur la place de la ville. Il est le " Prince des penseurs ". 

La démonstration de Bernard Froutin - alias Jean-Pierre Brisset - est exceptionnelle. Seul pendant un peu plus d'une heure, le comédien enchaîne des jeux de mots invraisemblables aux conclusions scientifiques et mathématiques faisant appel aux hautes sphères de la connaissance humaine ; figurez-vous que l'homme descend des grenouilles. Comme dit l'autre, "l'homme descend du singe et le singe de l'arbre... ". Pour Brisset, l'actuel homo sapiens sapiens (" l'homme qui sait et qui sait ") n'est pas autre chose qu'une vulgaire ramification du batracien de base. Quelle découverte ! L'homme a donc perdu toutes ses facultés amphibies et sa respiration n'est plus cutanée. Quelle perte!

Prince de l'allitération

Le style Brisset est remarquable. " Le plus ancien Dieu, c'est Uranus ; Ure Anus (écrit-il sur son tableau noir) ; et qui donne naturellement celui qui urine par l'anus... " De même, " le cri de la grenouille se rapproche très étroitement du langage français " ou encore des délicieux " C'est quoi c'est *, " Je ne sais que c'est " ou " On sait que c'est ". Froutin est, à ces différents moments, majestueux. La finesse du texte, le choix de mots et les difficultés syntaxiques font du comédien un orfèvre de la diction et le prince - à son tour - de l'allitération et du calembour. Son " Conte de la folie ordinaire Brissettien " tient dans l'analyse précise du mot abstrait : " ses mots à lier ", " ses mots aliénés ", voire ses "maux alliés nés".

                Le Courrier de l'Ouest         Mardi 17 avril 2001

Ouest-France          On est tous des Shadocks            Viridis Candela                             

 

 

 

 

 

 

 

Ouest-France       16 avril 2001

  Théâtre : des gars des eaux

Bernard Froutin ressuscite la douce folie de J.-P. Brisset

 

Pour Jean-Pierre Brisset, l'homme descend de la grenouille. Il est possible même que ce farfelu a dû, un jour, voir quelques batraciens tombés du ciel. Sa langue, en tout cas, inonde de calembours et autres sophismes bien choisis et se révèle hilarante.

Sa prestation dans "Stratégie pour deux jambons" et "Enfantillage" avait été fort convaincante. Du cochon à la grenouille, il n'y a qu'un pas pour Bernard Froutin qui jouait, toute la semaine dernière au Champ-de-Bataille, le personnage de Jean-Pierre Brisset. Exercice difficile tant la folie constructive du "Prince des Poètes", nécessite un dosage précis entre naïveté feinte et force décalée de persuasion.

    Jean-Pierre Brisset maniait, certes avec aisance et manigance, les mots mais doublait ce verbiage d'une logique tout aussi désarmante. Sous la forme d'une conférence en apparence fort sérieuse, Bernard Froutin - Jean-Pierre Brisset - se livre, pendant plus d'une heure, à une succession de calembours aussi fumeux qu'imparables, à des raisonnements d'une évidence grotesque, à une philosophie scientifique génératrice d'absurdité.

    Il ne faut pas se méprendre sur la volonté de Brisset : l'autodidacte ne s'est pas contenté de prendre comme sujet d'études tel ou tel mode d'appréhension du monde, mais s'attaque à la vaste question de l'origine du monde. "La parole qui est Dieu a conservé dans ses plis l'histoire du genre humain depuis le premier Jour, dans chaque idiome l'histoire de chaque peuple, avec une sûreté, une irréfutabilité qui confondront les simples et tes savants." Le pari est évidemment gagné : chacun y perd son latin. Le latin, simple avatar d'une langue originelle que Brisset, en philologue émérite, recrée d'un coup de baguette anarchique.

    Aux portes de la folie, Brisset n'en passe jamais le seuil, tenant entre ses mains de nouveau prophète, une vérité à l'abri de l'analyse et du jugement. De là naît l'humour, cet espace intermédiaire se nourrissant de tout et de son contraire. Nous ne sommes pas loin de Jarry.

    Bernard Froutin rend admirablement la démarche intellectuelle de l'auteur, résolue et riant de sa résolution. Lorsqu'il déclame ses inepties, lorsqu'il joue sur la grandiloquence (la révélation du Grand Secret), le comédien réussit à recréer cette distance entre l'homme et sa parole.

    La seule frustration est, alors, de manquer les jeux de langue qui ne cesse d'accroître cette distance et génère le rire. Mais la force de Brisset n'est-elle pas aussi une histoire d'incompréhension ?

                            Ouest-France       16 avril 2001

Le Courrier de l'Ouest              Viridis Candela           On est tous des Shadocks  

 

 

 


 Viridis Candela, Septembre 2001

Un spectacle qui s'ouvre par le tracé d'une gidouille (pour schématiser la création du monde et rappeler qu'aux pôles on naît) ne saurait être mauvais. Celui-ci s'intitulait Mots à lier. Un Jean-Pierre Brisset très ressemblant et très en forme (avec chapeau haut-de- et s'exerçant à la natation comme un steward dans un avion) vint les 21,22,23 et 24 clinamen 128, au Théâtre du Champ-de-Bataille, à deux pas de la rue Saint-Lazare où fut son domicile à Angers, (re)faire sa conférence de Prince des penseurs, celle-là même, à peu près, qu'il dut prononcer en l'hôtel des Sociétés savantes le 13 avril 1913 de l'ère vulgaire. Entré son cartable d'une main, sa canne de l'autre, il repartit de même, laissant derrière lui trois tableaux noirs chargés de démonstrations et de queue à le cul, et maints disciples prêts à propager la " grande nouvelle ".
Ce qui tombait à pic, car dans le public le Régent d'Amôriographie crut reconnaître Ernestine Chasseboeuf, qui, depuis quelque temps, fait circuler une pétition. Elle souhaiterait obtenir qu'une impasse, une rue ou, mieux, une piscine (à cause de la ceinture-caleçon aérifère de natation à double réservoir compensateur et de L'Art de nager) porte enfin le nom de Jean-Pierre Brisset. Les sous-commissions baptismales des villes de Paris et de La Ferté-Macé (mais pourquoi pas d'autres ?) ont donc été alertées sur ce besoin qui se fait généralement sentir. Ce pourquoi Gilles Rosière, l'auteur, avait proposé un texte collant à la fois à la vie et aux œuvres sans jamais " noyer " le spectateur, et Bernard Froutin, le comédien, " soutenait " le néophyte, assumant en maître (nageur) son rôle de ceinture-caleçon aérifère de natation à double réservoir compensateur.
Texte du spectacle : Le Brisset sans peine, éditions Editions Deleatur , Angers. Batraciennes illustrations par Quentin Faucompré, notice biographique par le Rt Marc Décimo. Chez le même éditeur* : Le Maître de dictées, extraits de La Grammaire logique de 1878, avec informations bio-bibliographiques.


* En réalité aux éditions du Paréiasaure théromorphe, à Poitiers.

                      Viridis Candela, Monitoires du Collège de 'Pataphysique, septembre 2001

 
Le Courrier de l'Ouest       Ouest-France            On est tous des Shadocks

 

 

 

 

 

 

" Mots à lier " de Jean-Pierre Brisset : on est tous des Shadoks

Lorsque Jean-Pierre Brisset, ancien commissaire de surveillance administrative en gare d'Angers Saint-Serge et "fou littéraire ", donne une conférence sur l'origine de l'homme et des mots, le public devient Shadock tant son art oratoire envoûte et rend gaga-bu-zo-meu.
C'est ce qui s'est produit vendredi dernier au centre Jean-Vilar pour une centaine de personnes bien en peine de commentaires autres que monosyllabiques après une telle leçon. Mais rappelons quelle elle fut.
" Au pôle, on naît (les Polonais) "
En 1913, Jules Romains monte un canular en consacrant Brisset " Prince des penseurs ". Le malheureux agent des chemins de fer avait écrit de nombreux ouvrages délirants et les avait transmis aux éminences parisiennes, convaincu d'éclairer l'humanité sur ses véritables fondements: " L'Esprit de la parole " et " Le Livre de vie ".
Le vieil homme se rend à Paris, où il délivre son message devant un parterre médusé. Réincarné en la personne du comédien Bernard Froutin, le conférencier expose, dans une incroyable logorrhée - un véritable exploit oratoire - ses théories extravagantes : l'homme descend de la grenouille, chaque mot est l'esprit d'un ancêtre, la vie a commencé au pôle Nord... A grands renforts de schémas sur des tableaux noirs et de catalogues de phonèmes, d'onomatopées, d'allitérations et de calembours, le savant polyglotte décrypte le monde des humains à travers les formes de la nature (surtout, donc, celles des batraciens) et à travers les langues, l'alphabet romain et les chiffres.
" Le diable est un père sévère "
Passionné, enflammé, intarissable et porté par la logique étrange de son délire explicatif, Brisset-Froutin brandit un dictionnaire en construction qu'il ordonne autour de son traumatisme. Car l'intérêt de ce spectacle par nature hors du commun se double d'une touchante révélation : enfant, Brisset eut sans aucun doute maille à partir avec un curé pédophile (" Le diable est un père sévère"). Ce souvenir douloureux s'exprime à demi-mot au détour d'une argumentation "linguistique " où chaque lettre révèle les sévices subis, par sauts de sens et de sonorités. Digne, persuadé de répandre un ensemble de vérités dictées par des forces supérieures nommées Dieu bien évidemment, Brisset-Froutin exulte de la folie d'un homme blessé. La mise en scène est dynamique et l'interprétation est un véritable exploit de mémoire et de diction qui permet de rendre intelligibles les propos shadockiens d'un illuminé du 19e siècle, victime enfermée dans un système de pensée qui lui est bienfaisant. Un spectacle étonnant, une leçon exceptionnelle.


Le Courrier de l'Ouest, 14 février 2002

 

Le Courrier de l'Ouest            Viridis Candela            Ouest-France  

                                  

Chambernac Biographie Bibliographie Textes Dictionnaire
Mots à lier Pétition Liens 

 

                 Dernière modification : novembre 2002