Illustration de Louise Miara (6 ans et demi).

          André Breton  

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   Si l’œuvre, remarquable entre toutes, de Brisset vaut d’être considérée dans ses rapports avec l’humour, la volonté qui y préside ne peut en aucune façon passer pour humoristique. L’auteur, en effet, ne se départit en aucune occasion de l’attitude la plus sérieuse, la plus grave. C’est au terme d’un processus d’identification avec lui, de l’ordre de celui qu’exige l’examen de tout système philosophique ou scientifique, que le lecteur est amené à trouver pour son propre compte un refuge dans l’humour. Il y va pour lui de la nécessité de s’épargner un émoi affectif par trop considérable, celui qui résulterait de l’homologation d’une découverte ébranlant les assises mêmes de la pensée, anéantissant toute espèce de gain conscient antérieur, remettant en question les plus élémentaires principes de la vie sociale. Une telle découverte est tenue pour impossible a priori et les asiles d’aliénés sont construits pour n’en rien laisser filtrer, au cas exorbitant où elle se produirait. Le réflexe de préservation générale, en ce qui regarde Brisset, semble avoir été sensiblement moins vif, puisqu’il n’a abouti, en 1912, qu’à le faire affubler par une coterie d’écrivains du titre ironique de prince des penseurs. Cette dignité dérisoire ne le desservira qu’auprès de ceux qui passent en fermant les jeux devant les plus grandes singularités qu’offre l’esprit humain. La décharge émotive de l‘expression de Brisset dans un humour tout de réception (par opposition à l’humour d’émission de la plupart des auteurs qui nous intéressent) met très spécialement en évidence certains caractères constitutifs de cet humour. L’auteur se présente comme en possession d’un secret d’une portée telle que tout ce qui a été conçu avant sa révélation peut être tenu pour nul et non avenu. Nous assistons ici, non plus à un retour de l’individu mais, en sa personne, à un retour de toute l’espèce vers l’enfance. (Il se passe quelque chose d’équivalent dans le cas du douanier Rousseau). Le désaccord flagrant qui se manifeste entre la nature des idées communément reçues et l’affirmation chez l’écrivain ou le peintre de ce primitivisme intégral est générateur d’un humour de grand style auquel le responsable ne participe pas.(...)               

      Envisagée sous l’angle de l’humour, l’œuvre de Jean-Pierre Brisset tire son importance de sa situation unique commandant la ligne qui relie la pataphysique d’Alfred Jarry ou "science des solutions imaginaires, qui accorde symboliquement aux linéaments les propriétés des objets décrits par leur virtualité" l’activité paranoïaque-critique de Salvador Dali ou "méthode spontanée de connaissance irrationnelle basée sur l’association interprétative-critique des phénomènes délirants". Il est frappant que l’œuvre de Raymond Roussel, l'œuvre littéraire de Marcel Duchamp, se soient produites, à leur insu ou non, en connexion étroite avec celle de Brisset, dont l’empire peut être étendu jusqu’aux essais les plus récents de dislocation poétique du langage («Révolution du mot ») Léon-Paul Fargue, Robert Desnos, Michel Leiris, Henri Michaux, James Joyce et la jeune école américaine de Paris.

                   André Breton, Extrait de l'Anthologie de l'humour noir, 1939.

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                 Dernière modification : janvier 2002