PSALMANAZAR

ou

LE JAPONAIS FANTASTIQUE

 

Augustin Thierry
Les grandes mystifications littéraires

L'honorable sir George Lancier, major général des armées britanniques, tenait, en 1702, pour les coalisés de la "Grande Alliance" (1) la place de Fort-l'Écluse (2) . On était alors au début de cette guerre de la Succession d'Espagne qui devait coûter à la France, avec tant de misère et de sang, la ruine de son hégémonie en Europe.
      Écossais des Basses-Terres et zélé conformiste, le digne baronnet s'attachait à maintenir dans sa brigade, à la fois la stricte discipline et l'observation des lois du Seigneur. Il avait fort à faire, ses régiments, recrutés en Allemagne, comprenant plus de bandouliers sans aveu que de bigots de sacristie. Si la schlague et la barre de justice suffisaient pour le militaire, il avait dû, pour le spirituel, réclamer l'assistance de deux chapelains. Le ministre luthérien Isaac Amalvi et son confrère anglican le révérend William Innes étaient donc venus instruire et moraliser leurs ouailles en uniforme. En attendant la venue des Français, les soldats, dûment catéchisés, se montraient assidus au prêche et le bruit des cantiques venait, dans son logis, réjouir l'âme du gouverneur.
      Une fâcheuse exception, toutefois, déparait cet édifiant ensemble. C'était une recrue du régiment de Mecklembourg, dernièrement engagée à Cologne. L'homme n'assistait pas aux homélies où l'un et l'autre des prédicants vouaient aux flammes éternelles les partisans de l' hérésie romaine; il n'entonnait point avec ses compagnons les Psaumes du roi prophète. Il y avait, de sa part, à cette abstention nombre d'excellentes raisons et la meilleure qu'il était mécréant et Japonais.
      Un Japonais!... Cela semblait en Europe, au commencement du dix-huitième siècle, un animal aussi prodigieux qu'une licorne ou qu'un dragon ailé. Vingt ans plus tard, Usbek et Rica nous diront l'étonnement de Paris à la vue d'un Persan... Encore passe pour un Persan, Xénophon affirmait qu'ils existent, mais comment concevoir un Japonais?
      Celui qui se voyait, à Fort-1'Écluse, l'objet de la stupéfaction générale n'était pourtant ni vert, ni bleu, ni rouge, ainsi qu'on aurait pu croire, pas même jaune, comme d'aucuns prétendaient en avoir aperçu. Il apparaissait au contraire un assez bel homme, aux yeux vifs, aux traits réguliers, brun de poil, le teint ambré, et se nommait Psalmanazar.
      Nul doute, au surplus, qu'il fût bien Japonais. Ne le voyait-on pas tous les jours adorer le soleil, marmonner des prières dans un gros livre tout rempli de caractères étranges. Il aimait aussi à provoquer ses camarades à de pieuses controverses, argumentant et disputant contre eux, défendant sa croyance païenne contre leur foi de vérité.
      Pareilles excentricités vinrent aux oreilles de sir George. Le zélateur s'émut en lui : la présence d'un idolâtre dans ses troupes causait un insupportable scandale. Il fallait amener à Dieu ce malheureux égaré.
      Par son ordre le révérend Amalvi entreprit l'infidèle. Ils tinrent ensemble plusieurs conférences. Chose étrange, l'Asiatique se montrait excellent latiniste. C'est dans la langue de Cicéron qu'il ripostait à son contradicteur. Il s'avérait aussi théologien subtil, rompu aux finesses de la dialectique et plus ferré qu'un docteur sur la Justice imputative. L'aumônier découragé préféra renoncer à si difficile conversion.
      A son tour, William Innes entra en scène. Ce pasteur du troupeau évangélique n'avait rien d'un saint homme. Besogneux et dissolu, on incriminait à juste raison sa doctrine, ses moeurs et sa délicatesse. Son envoi, dans ce trou perdu de l'Écluse, ressemblait fort à une disgrâce. Il lui fallait rétablir sa fortune par quelque action éclatante qui le justifierait auprès de ses supérieurs.
      Intelligent et madré, observateur habile, l'équivoque personnage n'était pas non plus tout à fait ignorant des choses du Japon, pour avoir parcouru l'ouvrage d'un missionnaire flamand à Yeddo, le P. Candidius, publié quelques années auparavant. Sous l'indigène prétendu, il flaira le simulateur et l'aventurier. Quelques entretiens avec Psalmanazar achevèrent de le persuader.
      Il aurait pu le dénoncer, il préféra s'entendre avec lui : sa clairvoyante audace devinait tout le parti qu'on pouvait tirer de l'occasion. Insinuant et doucereux, il capta la confiance de son néophyte, obtint des confidences. Psalmanazar lui révéla une partie de sa picaresque odyssée.
      Français d'origine, né quelque part en Provence, " entre Avignon et Marseille, sur le chemin de Rome " , de famille noble, " ancienne mais déchue " , il avait reçu une excellente instruction, d'abord dans un collège de Jésuites, puis à l'université de Montpellier où il était venu étudier la théologie. Les " circonstances " l'avaient conduit à mener à travers l'Europe une vie de mendiant vagabond, exploitant la crédulité publique, se donnant tantôt pour un huguenot des Cévennes, chassé de son pays, ou pour un catholique irlandais persécuté à cause de sa foi.
      Chez les révérends pères, on lui avait parlé du Japon, de la Chine où ils envoyaient des missions et c'est ainsi, par fantaisie personnelle, pour mieux attirer l'attention sur soi et piquer la curiosité, que l'idée lui était venue de s'improviser Japonais. L'invention manquait pour lui de mal tourner. A Landau, les autorités méfiantes l'emprisonnaient comme espion; à Liège, épuisé de misère, atteint d'une sorte de lèpre, il était tombé mourant à l'hôpital : guéri, revenu à Cologne, il s'engageait, en désespoir de tout, au régiment de Mecklembourg (3) .
Innes accueillit sérieusement ses aveux. Tout un plan de campagne mûrissait dans son cerveau. D'abord Psalmanazar ne serait plus Japonais. Si peu connus que fussent alors les sujets du Taïcoun, la fiction pouvait devenir dangereuse à se prolonger trop longtemps. Il aurait vu le jour dans l'île ignorée et quasi fabuleuse de Formose. Les Jésuites l'en avaient arraché, entraîné de force avec eux en France. Là, malgré ses résistances, acharnés à le convertir, ils n'avaient pas craint de le torturer et l'infortuné s'était enfui pour échapper à une mort affreuse.
      Ensuite et bien entendu, Psalmanazar allait embrasser la vraie foi anglicane. L'honnête trigaud se réservait d'exploiter un succès aussi merveilleux. - Quel triomphe pour les Trente-neuf articles ! quelle victoire remportée sur les suppôts de l'erreur papiste et quels pieux avantages ne devait pas manquer de recueillir l'intrépide champion qui l'avait obtenue!
      Ainsi tombés d'accord et leur collusion bien arrêtée, les deux compères se mirent à l'oeuvre. Psalmanazar abjura solennellement sa religion d'opérette. Ce fut une belle cérémonie : deux mille hommes glorifièrent l'Éternel, cependant qu'Innés officiait, rayonnant.
Le lendemain, il avertissait, avec force détails circonstanciés, l'évêque de Londres, Henry Compton. Après s'être, comme il convenait, réjoui dans le Seigneur, ce haut dignitaire manda par devers lui l'heureux berger et sa brebis.
      A la fin de 1703, les deux hommes débarquaient à Harwich.
      Dès lors, va commencer et continuer plusieurs années, poursuivie avec une imperturbable assurance, la plus effrontée mystification où se prendront, avec le haut clergé, le monde savant et toute la meilleure société londonienne. Le " Formosan " , qui avait ajouté à son nom familial (4) le prénom plus chrétien de George, se vit, aussitôt son arrivée, l'objet de la curiosité et de l'engouement général. Le bon évêque Compton l'accueillit dans sa demeure. Il discourut savamment en latin avec le doyen de Westminster. Pairs et pairesses, tout le lordship, sans compter les prélats, se l'arrachaient à leur table.
      Comment suspecter le formosanisme d'un homme qui s'alimentait de viande crue et de racines bouillies, fournissait sans barguigner les renseignements les plus précis sur son île natale : affirmant par exemple que la durée moyenne de la vie y dépassait un siècle et qu'un régime hygiénique au bouillon de vipère avait permis à son aïeul d'atteindre cent vingt ans !
En outre, le converti utilisait dévotement ses loisirs à traduire, toujours en formosan, le Catéchisme de l'Église d'Angleterre et sa pieuse interprétation, soumise à des philologues, avait emporté leurs suffrages, tant cet idiome inédit leur apparaissait " original, riche, grammatical et souple " , bien que sans analogie - et pour cause - avec aucune langue connue.
      Bientôt, une éclatante victoire allait fortifier encore la position de Psalmanazar, ravir la confiance de ses partisans. Un Jésuite, le P. Fontenay, venait d'arriver à Londres, retour de la Chine et du Japon. Les étonnants récits de l' insulaire ébahirent le religieux.
      Jamais, au courant de ses voyages, il n'avait assisté au moindre sacrifice humain et les Japonais, à l'en croire, préféraient le riz et le poisson à la chair des serpents. D'ailleurs Formose appartenait à la Chine (5) et le prêtre jurait n'y avoir jamais rencontré d'éléphants, de chameaux, de chevaux-marins ni de crocodiles " parfaitement apprivoisés et propres à toutes sortes de travaux domestiques " .
      Les amis dePsalmanazar s'indignèrent. Ainsi, la haine des " papistes " ne désarmait pas et s'attaquait encore à la victime qui leur avait échappé ! Une réunion contradictoire fut provoquée dans la salle de la Royal Society. Elle tourna à la confusion du Jésuite. Psalmanazar entra dans les plus minutieux détails : les sacrifices humains, notamment, existaient si bien à Formose, que, tous les ans, on brûlait sur un autel les coeurs de dix-huit mille garçonnets de neuf ans, dans une fête rituelle qui durait dix jours.
      Que répondre à si probatoire démonstration? Le pauvre P. Fontenay en fut écrasé. Huit jours plus tard, dans un grand dîner donné par sir Hans Sloane (6) , le célèbre botaniste, sa déroute se paracheva. Le comte de Pembroke, grand amiral et vice-roi d'Irlande, l'un des convives, se déclara tellement enchanté de Psalmanazar, qu'il lui accorda, sa vie durant, une pension de cent livres (7) sur sa cassette particulière.
      Un mois après la séance mémorable, toujours aux frais de ses nobles gogos, le triomphateur partait pour Oxford.
      Un grand projet venait de surgir dans l'esprit de l'évêque Compton. Il s'agissait, pour le nouveau chrétien, d'enseigner le formosan à quelques pieux volontaires qui l'accompagneraient ensuite évangéliser sa patrie. Psalmanazar habita six mois Christ church collège (8) , au bout desquels il se garda de partir... mais comment songer à lui tenir rancune, il rapportait un si prodigieux ouvrage.
      Sa Description historique et géographique de l'île de Formose présentement sujette (il s'y entêtait) de l'Empereur du Japon remporta le plus vif et le plus naturel succès. Documentée de nombreuses gravures, on y trouvait d'admirables choses, faites à souhait pour provoquer l'émerveillement, telles aussi qu'on ne saurait les inventer.
      L'auteur reproduisait les affirmations lancées contre le P. Fontenay : la mirifique histoire des dix-huit mille coeurs d'enfants et des animaux valets de chambre. Il en ajoutait bien d'autres tout aussi non-pareilles.
      Dans cette île fortunée, l'or était si commun qu'on l'employait à construire les maisons. Les habitants se nourrissaient de reptiles dont la chair musquée constituait pour eux le plus friand des régals. On y mangeait bien aussi parfois son semblable, mais cette coutume - heureusement - tendait à disparaître. Elle n'était plus que l'usance du bas peuple et l'historien la proclamait tout à fait grossière et malséante.
      Suivaient encore d'autres savoureux détails sur les moeurs, la religion, les lois, l'organisation sociale des indigènes et sur la manière ingénieuse dont les Japonais s'étaient rendus maîtres de l'île, par un stratagème homérique renouvelé de l'artificieux Ulysse (9) .
      De la préface à sa conclusion, l'ouvrage n'était en somme qu'une réfutation du P. Candidius dont nous avons vu que l'estimable M. Innes n'ignorait pas la relation de voyage.
Aux sceptiques qui pouvaient s'étonner, Psalmanazar ripostait d avance par un argument d'une irrésistible logique. "Si je ne connaissais pas mon sujet ou si j'inventais ce que je raconte, écrivait cet admirable logicien, est-il admissible que je prendrais le contre-pied de tout ce qu'ont avancé mes prédécesseurs? Le fait même que je suis en complet désaccord avec eux suffit à prouver ma véracité, sans que j'aie besoin d'ennuyer mes lecteurs de fastidieuses discussions. "
      Quelle malveillance obstinée pouvait, après cela, soupçonner la bonne foi d'un pareil raisonneur, d'autant que le livre entier respirait, par surcroît, une haine vigoureuse des Jésuites, dont les " crimes " étaient stigmatisés avec une énergie délicieuse à des âmes protestantes. La Description de Formose réussit donc à souhait. Plusieurs éditions en furent épuisées coup sur coup. Une traduction française parut à Amsterdam, une version allemande à Francfort.
      Psalmanazar se voyait plus que jamais un héros de la mode et le demeura plusieurs saisons. Grassement pensionné, il avait depuis longtemps renoncé à la viande crue et menait la vie joyeuse. Ses bonnes fortunes furent, paraît-il, nombreuses et d'importance.
      A la longue, pourtant, son étourdissant récit trouva des incrédules. Les Jésuites, déjà, avaient récriminé bruyamment, invoquant l'autorité de saint François-Xavier ou le témoignage de leurs missionnaires. Plusieurs capitaines-marchands qui revenaient de trafiquer dans les mers de Chine démentirent ses belles imaginations. Son crédit diminua.
      Sur ces entrefaites, Innes, promu, en récompense d'une si méritoire conversion, aumônier en chef des troupes anglaises au Portugal (10) , s'embarqua pour Lisbonne. Ce départ était fâcheux pour l'associé qu'il dirigeait. Psalmanazar éprouva les retours de la Fortune.                        L'humour britannique s'exerça à ses dépens. En 1711, on montait à Drury Lane un opéra nouveau, la Vengeance d'Atrée; le Spectator annonça ironiquement que la scène où Thyeste dévorait ses enfants mis en sauce, serait jouée "par le fameux M. Psalmanazar récemment arrivé de Formose " .
      Néanmoins, il conservait des partisans, surtout dans le clergé, et quelques bonnes âmes lui continuaient leurs subsides.
      Il en fut ainsi jusqu'à 1728. A cette date, une épreuve inattendue frappa le mystificateur. Il tomba gravement malade, manqua de trépasser. En face de la Mort, son formidable aplomb fléchit tout à coup. Les pieux enseignements de son enfance lui revinrent à la pensée ; avec l'épouvante du châtiment, le remords le saisit de sa vie de mensonges. Lorsqu'il put se relever, guéri, le Formosan n'existait plus, il ne restait qu'un pénitent résolu à l'expiation.
Une nouvelle vie, toute de labeur et d'humilité, commence alors pour le repenti. Il quitte Londres, renonce à ses pensions, se dissimule dans un faubourg, à Clerkenvell (11).  Désormais, pour subsister, il s'emploiera chez des libraires à d'obscures besognes anonymes. Travailleur acharné, il a le courage, à cinquante ans, de reprendre ses études, acquiert une réputation méritée d'érudit. Il a toujours eu le don des langues, apprend le syriaque et l'hébreu. Son renom d'orientaliste lui vaut de la part des éditeurs les travaux qui le font vivre. Il collabore ainsi à l'Histoire universelle d'Archibald Bower, écrit sans la vouloir signer une savante Histoire de l'Imprimerie (12). Sur sa demande expresse, Bower le charge encore de rédiger pour le Système complet de Géographie, les articles relatifs à la Chine et au Japon. Avec une vertueuse rigueur, il y dénonçait les agissements " d'un prétendu indigène de Formose nommé Psalmanazar " , mettait le public en garde contre cet imposteur.
Ses voisins admiraient la douceur, la modestie, l'édifiante pureté chrétienne du vieillard qu'ils citaient en exemple. Le bruit de ses mérites parvint jusqu'au docteur Johnson, alors à l'apogée de sa gloire (13) . Le célèbre moraliste s'en fut le visiter, reçut ses aveux et devint son ami. Ils se voyaient chaque semaine dans un modeste cabaret d'Old street. Un unique verre de punch était la seule débauche que s'accordât l'ancien favori des salons de Londres, et le bon Johnson, ému d'une telle repentance, s'extasiait, répétant "qu'elle passait tout ce qu'il avait lu de plus admirable dans la Vie des saints. "
      Psalmanazar mourut à quatre-vingt-quatre ans, le 3 mai 1763, après avoir stoïquement supporté les souffrances d'une douloureuse maladie.
      Par un testament daté d'avril 1754, il laissait à quelques amis le soin de publier ses Mémoires (14) .
      Dans ces Confessions de *** connu sous le nom de Georges Psalmanazar, il reprenait, en les amplifiant, les confidences autrefois reçues par le subtil Révérend Innes et renouvelées depuis à Samuel Johnson.
      Il contait en détail son enfance, pour la plus grande part écoulée près de sa mère, avouait des fautes de jeunesse dont plusieurs frisaient l'escroquerie (15) , rappelait enfin ses avatars en Allemagne et sa venue à Fort-1'Écluse.
      Toutefois, bien que battant sa coulpe avec une touchante humilité, il continuait de garder le silence sur son véritable nom et ses origines, en sorte qu'on est encore aujourd'hui réduit aux conjectures sur sa véritable personnalité.

      Nos aïeux gaulois, assure le vieux Caton, aimaient par-dessus tout deux choses : bellum gerere et argute loqui... L'occasion faillit à Psalmanazar de montrer sa vaillance : reconnaissons du moins que cet ancêtre de Tartarin s'était bien rattrapé sur la faconde !
      Et j'ignore ce qui est plus surprenant en lui de sa longue gasconnade ou de sa conversion soudaine... Un Janséniste eût rendu hommage à la Grâce justifiante... mais notre homme était élève des Jésuites !

 

Augustin Thierry : Les grandes mystifications littéraires. Deuxième série.

Plon. 1913.

 

Psalmanazar        Brisset     
Bibliothèque presqu'idéale           Librairie Chambernac        
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modifié en novembre 2002